« Non, ce n’est pas ta faute » – Réponse à la lettre CXLI

Rouge« On s’ennuie de tout, mon Ange, c’est une loi de la Nature ; ce n’est pas ma faute.

« Si donc je m’ennuie aujourd’hui d’une aventure qui m’a occupé entièrement depuis quatre mortels mois, ce n’est pas ma faute.

« Si, par exemple, j’ai eu juste autant d’amour que toi de vertu, et c’est sûrement beaucoup dire, il n’est pas étonnant que l’un ait fini en même temps que l’autre. Ce n’est pas ma faute.

« Il suit de là, que depuis quelque temps je t’ai trompée : mais aussi, ton impitoyable tendresse m’y forçait en quelque sorte ! Ce n’est pas ma faute.

« Aujourd’hui, une femme que j’aime éperdument exige que je te sacrifie. Ce n’est pas ma faute.

« Je sens bien que te voilà une belle occasion de crier au parjure : mais si la nature n’a accordé aux hommes que la constance, tandis qu’elle donnait aux femmes l’obstination, ce n’est pas ma faute.

« Crois-moi, choisis un autre amant, comme j’ai fait une autre maîtresse. Ce conseil est bon, très bon ; si tu le trouves mauvais, ce n’est pas ma faute.

« Adieu, mon ange, je t’ai prise avec plaisir, je te quitte sans regret : je te reviendrai peut-être. Ainsi va le monde. Ce n’est pas ma faute. »
Lettre CXLI – De la marquise de Merteuil au Vicomte de Valmont (à l’attention de Madame de Tourvel)

« Qui crois-tu donc duper, mon cœur avec cette missive ? Vas-tu donc t’attribuer tous mes mérites, même quand il s’agit de notre propre rupture ? N’auras-tu donc pas le moindre succès personnel dont on ne pourrait te reprocher le vol ?  »

« Ceci dit, je ne puis me dire aussi surprise que toi. Ce n’est pas de ta faute. Quand on est trop lâche pour s’aventurer dans le Verbe, on se rabat sur les mots. Tu mettras peut-être moins de temps à les chercher, au bout de ta plume… en tous cas, tu m’épargneras les babillements de ton langage incertain. Je ne me savais pas si intimidante mais j’accepte avec plaisir le piédestal que tu me proposes.  »

« Non, ce n’est pas de ta faute si je me suis lassée de toi… Simplement, mes exigences sont d’une autre sphère. Tu es condamné à fouler la vase et la boue. Je ne puis m’élever avec toi, il me faut donc t’abandonner à terre. Si seulement j’avais pu prendre autant de plaisir que toi à flatter cet ego que tu cultives alors que d’autres préfèrent s’occuper de leur jardin (oh, excuse-moi par avance de cette référence que tu ne comprendras point), il est certain que nous aurions pu couler de jours heureux à te regarder dans le reflet d’une mare.  »

« Il n’est de vertu que dans les amours vertueux. Ce n’est pas de ta faute si tu n’as pu proposer qu’une minable amourette d’adolescents. C’est un concept pur et grand que l’Amour. De même qu’on ne parle pas de Raison avec les fous, je ne parlerai pas d’Amour avec toi. Pour la même raison, on ne trompe que les gens qui sont ignorants. J’aurais pu prendre ombrage d’autres favorites mais c’eut été trop d’énergie mal employée. Si j’avais su que tu aurais besoin de me donner des rivales pour que je te reste attachée, mon cœur, je t’aurais de suite exhortée à plus de confiance en toi. Hélas… On ne raisonne pas plus les fous que les enfants…  »

« Tu as du mal à comprendre que c’est moi qui te laisse et comment pourrait-il en être autrement ? On t’a tellement conforté dans l’idée que tu étais bon. Ce n’est pas de ta faute, mon cœur. Il y aurait un moyen très simple pour que tu puisses apprécier la réelle opinion que les gens ont de toi : mets fin à tes mensonges. Et voilà, qu’enfin, les gens pourraient voir la vérité de ton âme. Si on pouvait retourner les gens comme des gants et exposer au grand jour ce qu’ils ont à l’intérieur… On ne pourrait plus t’affubler que de hardes et d’une crécelle… Ainsi les gens s’écarteraient sur ton passage afin de ne pas être contaminé par ta pourriture. »
«Adieu, mon cœur, et crois-moi bien que je ne m’abaisserai pas à t’envoyer des messages comme j’ai eu le déplaisir d’en recevoir de toi. J’ai peu de souvenirs à garder de toi, à peine l’écho d’un rire ou d’un compliment éculé, mais c’est assez pour me dire que tu ne valais encore moins que rien. Je te quitte à jamais. A dire vrai, je repose cette plume que je t’oublie déjà…  »

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